Daniel D’Adamo

Sur vestiges

pour quintette à cordes /  for string quintet

2018

dur. : ca. 28m

commande de / commissioned by 

La Belle Saison – Théâtre des Bouffes du Nord 

avec le soutien de / with the support of

ProQuartet – Centre européen de musique de chambre

pour / for

le Quatuor Béla et Noémi Boutin

Notice sur la pièce

Quand le quatuor Béla et Noémi Boutin m’ont proposé de composer un quintette à cordes à deux violoncelles, j’ai bien sur pensé au quintette de Franz Schubert. Cette œuvre extraordinaire qui m’avait accompagné régulièrement à différentes étapes de ma vie de musicien, re-surgissait alors comme futur partenaire de programme de concert : la commande devait être un penchant de la pièce de Schubert, un double éloigné. La pièce allait alors surgir des décombres de son alter ego. Dans le programme de concert, elle la précèderait. 

J’avais par le passé composé en réplique à des œuvres du répertoire : mes Madrigali aux monodies vocales de Sigismondo D’India et Nuits-Cassation en réponse à la Gran Partita de Wolfgang A. Mozart. J’ai voulu ici prendre d’autres chemins : composer comme celui qui ramasse les vestiges d’une œuvre oubliée et les re-interprète avec ses propres contraintes et celles de son époque. A travers ce positionnement, j’ai voulu rendre compte des métamorphoses liées au temps que la pièce de Schubert et tout particulièrement son langage, ont pu subir. Celles de sa syntaxe et de ses codes expressifs désuets. Celles des principes de construction formelle aujourd’hui plus du tout dans les normes. Et surtout, celles liées à la technique instrumentale elle-même, qui a tellement évolué ces dernières années. Ce dernier point représente pour moi un véritable enjeu d’époque tout comme une ressource musicale que je constate est difficilement épuisable.

Une autre idée, avec ses propres conditionnements, surgissait à partir de la disposition que le premier violoncelle allait avoir sur scène : il serait au centre et sur le devant de la scène, tandis que le quatuor se placerait en arc de cercle sur un second plan. Un quatuor doublant le violoncelle dans un double du double schubertien : les poupées russes qui s’entourent en même temps qu’elles se poursuivent. Ce dispositif scénique révèle une dramaturgie particulièrement forte : le quatuor est placé en position d’attaque, de menace, de harcèlement. La violoncelliste est la victime, elle est déséquilibrée, mise en danger. Elle doit répliquer, se défendre. Ce qui se joue alors est la représentation d’une lutte, d’une chasse à l’homme  – ou à la femme – : la description d’un combat.

Ce conflit à enjeux multiples, mettrait en évidence plusieurs plans de signification : l’idée de réplique s’est alors installée dans la dynamique de composition de la pièce. Réplique : réponse à l’attaque, antidote fragile à l’argumentaire dévastateur, secousse après le grand tremblement. Mais aussi : replier l’argumentaire adverse avec l’objectif de le faire replier à son tour.

Repartir (après une première étape ou distribuer le jeu dans l’espace scénique et sonore).

Si la réplique est féminine l’attaque peut tout aussi bien l’être. Dernier élément donc de cette véritable mise en scène sonore et musicale : une jeune fille sera l’être humain que l’on percevra sur le devant de la scène, le témoin immédiatement visible de notre écoute, l’actrice apparente et en apparence, la première responsable visible du combat. Elle est à la fois à l’origine de la première pierre et victime des réponses, responsable des (contre) attaques et cible des répliques les succédant. Une jeune fille « belle comme l’aurore ».

Sur vestiges présente une forme assez complexe structurée en différentes parties, rythmées systématiquement par le violoncelle qui tient de toute évidence un role de soliste. Certains passages sont alors structurés sur la base de deux plans interagissant, les matériaux musicaux surgissant de l’instrument principal et le quatuor élaborant alors à sa manière et à la distance, les idées qui ont été avancées. Ces deux plans sont parfois amplifiés et mis en valeur par l’utilisation des sourdines en métal par les cinq instruments ou des pinces à linge en bois sur la corde grave (en ut) des deux violoncelles, signifiant alors par le timbre et l’intelligibilité du son, deux espaces sonores caractérisés avec clarté ou dans l’ombre.

Dans la partie finale de Sur vestiges, le quatuor rejoint physiquement et progressivement le violoncelle sur le devant de la scène. Cette re-inversion des plans est une simplification des rapports sonores et musicaux et coincide avec un appauvrissement des matériaux qui vont exprimer alors un rapprochement avec l’idée principale – en harmonies qui respirent  par crescendo / decrescendo – de l’accompagnement du début du premier mouvement du quintette de F. Schubert. Ce passage est ceci et rien d’autre : une transition entre deux époques, deux pratiques, deux mondes musicaux éloignés et, on le constatera, très différents.

Se pose alors la question de pouvoir ou pas interpréter ce quintette indépendamment de celui de F. Schubert. Ma réponse et que tout oeuvre doit pouvoir exister de manière autonome puisqu’elle s’inscrit dans un devenir, faisant alors volontaire ou involontairement référence à celui-ci.

Sur vestiges a été créée par la quatuor Béla et Noémi Boutin le 8 octobre 2018 au Théâtre des Bouffes du Nord, dans le cadre de La Belle Saison.

Daniel D’Adamo

La citation entre guillemets appartient à Pascal Quignard, et se retrouve dans le IVe traité de La haine de la musique. L’auteur évoque la légende de Jean de l’Ors, être hybride, mi-humain, mi-animal, né de l’accouplement d’un ours et d’une femme. On retrouve cette même mythologie dans différentes régions des forêts d’Europe, souvent très distantes.

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