Daniel D’Adamo

The lips cycle

#1 Lips, your lips (10′)

#2 Keep your furies (10′)

#3 Air lié (12′)

#4 Traum-Entelechiae (12′)

#5 Fall, love letters fragments (13′)

pour mezzo-soprano, flute (grande et alto), viola, harpe et électronique / for mezzo-soprano, flute (concert and alto), viola, harp and electronics

2010 – 2018

dur. : ca. 1h10

commande de / commissioned by 

Césare-CNCM Reims, GMEM-CNCM Marseille, AtMusica Tours, French Ministry of Culture,,INA-GRM Paris

 

J’ai commencé à composer The Lips Cycle en 2010 avec Lips, your lips, pour mezzo-soprano et électronique. L’idée initiale de cette pièce a été l’exploration intuitive de ce que l’écrivain Pascal Quignard appelle « le minimum auditif ». Ceci a d’abord consisté à écouter l’émission silencieuse d’un texte et des sons minuscules qui se produisent alors à l’intérieur de la bouche avant toute mise en vibration des cordes vocales. Un texte articulé en silence produit une infinité de sons: les lèvres s’entrechoquent, la langue percute l’arrière des dents et le palais, claquant contre sa partie antérieure, postérieure et latérale, les sons sifflants sont dynamiquement modulés par la forme de la langue, ils passent entre les dents, résonnent à l’intérieur de la bouche, sont soudainement interrompus par une consonne plosive, etc. Lors de cet exercise d’augmentation de l’écoute, j’ai ajouté à ces phénomènes sonores l’action de respirer, combinant des sons d’inspiration et d’expiration. Dans leur association avec le texte, une nouvelle palette sonore de sons murmurés, à peine prononcés et par conséquent à peine intelligibles, s’est alors ouverte à moi.

Ces matériaux minimaux présentent une qualité sonore commune: une intensité naturellement faible qui met en valeur le moindre aspect, révélant leurs facettes les plus subtiles. Cette dimension qui conditionne sans doute l’écoute, invite l’auditeur à une attention maximale, à une perception méticuleuse qui lui permettra d’accéder à cette échelle musicale si détaillée.

Une forme d’intimité du sonore s’établit alors. Une forme de sensualité liée à la qualité du son lui-même et à la puissance évocatrice des matériaux: respirations, chuchotements, souffles, halètements, frictions, frottements continus ou discontinus, spasmes accélérant et décélérant, raclements, fragmentations minuscules des gestes respiratoires dans l’espace …

Les textes utilisés ont de manière très diverse un fort pouvoir d’évocation et de suggestion. Dans Lips, your lips il évoque de manière récurrente et presque obsessionnelle, la capacité de transmission de sens par les lèvres, la langue, la bouche et enfin la parole et le chant. Le processus d’abstraction lié à la perception du son est le sujet philosophique de Traum-Enetelechiæ.

La manifestation et la projection d’un état mental conditionné par l’hésitation, l’anxiété, l’hypersensibilité émotionnelle, est l’axe du texte de Keep your furies. La sensualité liée au sentiment amoureux et au désir de l’autre, est le sujet principal des extraits de correspondance utilisés dans Fall, love letters fragments.

D’une manière beaucoup plus abstraite mais pas moins évocatrice, Air lié utilise les mêmes paramètres d’élaboration des sons vocaux du cycle pour aborder la technique de l’émission de la flûte traversière. Comme pour la respiration ou le chant, lors de l’émission du son de la flûte, l’air est expulsé des poumons, traverse par la bouche, les dents et les lèvres qui le modulent et lui donnent sa forme définitive. L’émission du son est donc l’axe et le sujet central de la pièce. La spatialisation de la partie électroacoustique fonctionne ici comme une extension de l’instrument lui-même, matérialisant ses capacités timbrales et gestuelles.

Pour composer la partie électroacoustique de chacune des pièces, les matériaux musicaux ont été précédemment enregistrés en studio pour servir par la suite à la composition. Ceci, avec l’objectif d’étendre virtuellement les capacités des instruments et de la voix et leurs donner des attributs techniques et musicaux que naturellement ils ne possèdent pas.

L’idée d’impliquer presque physiquement l’auditeur, de tenter de le toucher, de le traverser avec le son, n’est pas étrangère à ce projet ni au thème central du cycle. La spatialisation en quatre voies veut contribuer à la réalisation de cet objectif.

Lips, your lips  (2010) pour mezzo soprano et électronique.

Sur un texte du compositeur.

Commande de Césaré-CNCM de Reims.

La partie électroacoustique de Lips, your lips a été réalisée à Césaré-CNCM de Reims, France.

Dédiée à Christian Sebille.

Dans la section initiale de Lips, your lips, j’ai exploité des sonorités produites à l’intérieur de la bouche s’arrêtant juste avant la production de sons chantés, comme le son produit par le claquement des lèvres, le son de l’air modulé par la position de la gorge ou traversant les cordes vocales, les prononciations à la limite de l’audible résonant sur le palais, l’action de la langue frappant l’arrière des dents, des courts halètements modulés par la bouche, etc.

Avec cette palette qui tourne volontairement le dos au chant traditionnel, j’ai bâti un théâtre sonore où les personnages sont les traits de caractère de la mezzo-soprano sur scène et ses dédoublements projetés par les haut-parleurs.

Les sonorités primitives de l’avant-chant laissent progressivement leur place à la voix intonée, évoquant par moments des techniques de chants lointains. Une monodie assez dévêtue, fragmentaire et intime est utilisée à la toute fin de la pièce ; elle rappelle la facette la plus inoffensive, mais toujours signifiante du chant.

La partie électroacoustique est entièrement constituée par des sons vocaux enregistrés par Isabel Soccoja, que j’ai ensuite transformés pour accompagner et augmenter la voix originale.

Le sujet du texte de Lips, your lips, que j’ai écrit moi-même, est le dire et l’écoute, la transmission de sens à travers les mots et par la voix qui les prononce et les chante.

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#2 Keep your furies (2011-12) pour mezzo soprano, flûte en sol et électronique.

Sur un texte du compositeur.

Commande du GMEM-CNCM de Marseille.

La partie électroacoustique de Keep your furies a été réalisée au GMEM-CNCM de Marseille, France.

Dédiée à Isabel Soccoja et Nicolas Vallette.

Keep your furies, pour mezzo-soprano, flûte en sol et électronique, reprend le même principe de composition aussi bien technique que musical que Lips, your lips. Le duo avec électronique évoque sans détours le rapport entre deux entités, deux personnes, deux instruments, deux caractères et deux vécus qui sont liés mais qui affichent leurs différences. Ils produisent des sons et des sens opposés ou convergents, dans des rapports de causalité ou d’indépendance, d’émotion ou d’indifférence : leur interaction est à la fois source de conflit et de salut.

Comme dans Lips, your lips, les sons vocaux – ici également instrumentaux – sont la source de l’électroacoustique de la pièce. Les discours des deux personnages sont soumis aux torsions et aux tensions d’un quotidien électronique qui exacerbe et augmente aussi bien leurs forces que leurs faiblesses.

J’ai également écrit les textes de Keep your furies qui, pour mieux souligner certains aspects de la scène qui se joue, consiste en la réutilisation d’un nombre assez réduit de mots et de sons exploités de multiples façons.

Les sons de la flûte ont été enregistrés par Nicolas Vallette et la voix et toujours celle d’Isabel Soccoja.

Keep your furies est une commande du GMEM (CNCM) et a été réalisée dans ses studios.

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#3 Air lié (2013) pour grande flûte et électronique.

Commande de AtMusica, Tours, France.

La partie électroacoustique de Keep your furies a été réalisée à Césaré-CNCM de Reims, France.

Dédiée à Isabel Soccoja et Nicolas Vallette.

Air lié développe un matériau qui est le moteur ou la nature même de l’instrument : l’air, ou plus précisément, le souffle. L’ensemble des matériaux d’Air lié émergent du souffle de l’instrumentiste. Empreints d’une coloration aérienne, les sonorités sont produites âprement par l’intermédiaire de la bouche prononçant des voyelles bruiteuses qui viennent moduler le son de l’instrument, le souffle lui rappelant sa nature à l’état brut.

L’électronique dédoublée sur quatre voies spacialisées, déploie une masse contrapuntique de sons soufflés qui ne cesse de se répandre et de se transformer.

La voix chuchotée vient rappeler ce pourquoi la première flûte a été imaginée : perçant des trous sur la surface d’un os vidé, soufflant dans une de ses extrémités, créant des vagues de sont jamais entendus jusqu’au là, un homme donne un sens nouveau à sa respiration, avec des conséquences qu’il ne pouvait imaginer alors.

Air lié est dédiée à Nicolas Vallette qui a produit l’ensemble des sons de flute traversière utilisé pour la composition électroacoustique de la pièce.

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#4 Traum-Entelechiae (2015) pour mezzo soprano, flûte en sol, alto, harpe et électronique.

Sur des extraits de La Monadologie (1714), de Gottfried Wilhelm Leibniz.

Commande du Ministère de la Culture et de la Communication pour le Pôle d’Enseignement Supérieur de Musique de Dijon.

La partie électroacoustique de Traum-Entelechiae a été réalisée au GRAME-CNCM de Lyon, avec le concours de Max Bruckert.

Dédiée à Vincent Carinola, pour son amitié et surtout, pour sa musique.

« Mais une Ame ne peut lire en elle-même que ce qui y est représenté distinctement, elle ne saurait développer tout d’un coup tous ses replis, car ils vont à l’infini. »

G. W. Leibniz.

J’ai lu et relu à plusieurs reprises ces dernières années, La Monadologie de G. W. Leibniz. Fragment après fragment sa pensée n’y cesse de développer son raisonnement à travers une série de concepts les uns plus mystérieux, mais aussi fascinants, que les autres. Ils sont le reflet, je pense, d’une manière de percevoir et de comprendre le monde : un mille-feuilles mental à l’image de l’objet même de l’étude. Car le monde est impossible à déplier totalement : voyez comme preuve de la justesse de la vision de Leibniz le fait que nous créons nous mêmes ici, en ce même instant, par l’écriture, par le jeu et par notre perception de la musique qui a été composée, interprétée et entendue, l’un des nouveaux replis du monde.

Traum-Entelechiae, à l’image de son titre, alterne deux états musicaux et sonores bien opposés : deux entités se tournant le dos. L’une succède à l’autre comme des êtres qui ne se touchent ni ne se voient. Mais leur proximité les oblige à un repliement de l’une vers l’autre ; elles tissent alors malgré elles les méandres qui font l’œuvre.

J’aurai voulu que, tout comme le monde, les sonorités constituant cette pièce, puissent elles aussi s’étendre indéfiniment.

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#5 Fall – love letters fragments (2017) pour mezzo soprano, harpe et électronique.

Sur des extraits de correspondance de Virginia Woolf.

Commande de l’INA – GRM.

La partie électroacoustique de Fall – love letters fragments a été réalisée l’INA – GRM.

Dédiée à Zoé D’Adamo.

Fall – love letters fragments clôture le dernier volet de The lips cycle, série de cinq pièces avec électronique pour différentes formations combinant mezzo-soprano, flûte, alto et harpe.

Commencé en 2010 avec Lips, your lips pour voix et électronique, le cycle traite la question de la sensualité liée à l’acte de produire le son, mais aussi de le percevoir. Ce traitement est réalisé sur divers plans.

D’abord sur un plan purement sonore par l’exploration de certaines techniques de production du son instrumental et vocal dont l’un des objectifs est de mettre en évidence les plus petites expressions sonores, le minimum auditif, de telle manière à qu’elles deviennent le matériel générateur d’une dimension formelle bien plus large. De cette manière, un élément infime, une minuscule terreur, est alors amené à produire un environnement musical complexe.

Sur le plan de l’électroacoustique: dans son rapport d’imbrication immédiate avec le son instrumental et vocal, il dévoile ses moindres détails, les magnifie et les re-contextualise par le même coup, les projetant ainsi sur une nouvelle échelle formelle, une nouvelle situation d’écoute.

Sur le plan de la spatialisation, qui est intégrée dès le départ dans l’écriture de l’électronique: une quadriphonie entoure l’auditeur et projette autour de lui des trajectoires et des volumes sonores bien précis. Cette écriture de l’espace qui in fine, fait partie de la matière sonore elle même, vient interpeller l’auditeur en permanence, il touche son corps comme si le corps devant le son se présentait plus que nu : dépourvu de peau.

Sur le plan thématique, certaines actions creusent le sujet central du cycle: l’halètement, la respiration, le claquement de la langue contre le palais, la mise en vibration des lèvres, la parole, les doigtés, le souffle, les articulations, les frottements, les frictions, etc.

Sur le plan purement littéraire, certaines questions fondamentales liées à la sensualité et à la perception du son sont évoquées à travers des extraits de textes de G.W. Leibniz dans Traum Entelechiæ. Ici, des extraits de la correspondance amoureuse échangée par Virginia Woolf à son amante Vita Sackville West ont constitué le cadre émotionnelle et sensuel de Fall, love letters fragments. Dans ce duo pour mezzo-soprano et harpe, des bribes de textes, des fragments d’amour à peine prononcé, tissent dans leurs rapports avec l’électronique, un discours qui se fait de plus en plus intense le long de la pièce. Étrangement, la complexité croissante ne rendra pas la matière plus articulée mais au contraire, elle viendra effacer l’indépendance et la plasticité des voix, les lissant peu à peu pour laisser apparaître uniquement des contours glissés, des traces (de chants, de frottements, etc.) rappelant à peine leurs états initiaux.

L’ensemble du matériel électroacoustique de Fall – love letters fragments a été produit à partir de l’enregistrement de la voix d’Isabel Soccoja et de la harpe d’Élodie Reibaud, à qui je remercie pour les traces qu’elles ont su y laisser.

Daniel D’Adamo

NB : les citations en italiques appartiennent à Pascal Quignard, La Haine de la Musique, éd. Calmann-Levy, 1995.

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